"The Stolen Child Tarot", Monica Knighton

Read this article in English here.

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

Cette critique a été publiée (en anglais) sur Aeclectic Tarot début juin 2013.

 

The Stolen Child Tarot, by Monica KnightonLorsque j'ai appris grâce à Aeclectic Tarot qu'un jeu en préparation s'appuyait sur le poème de Yeats « The Stolen Child », je n'ai pu m'empêcher d'aller voir à quoi il ressemblait... et j'ai immédiatement été charmée par la candeur qu'a insufflé Monica Knighton à ses illustrations, qui est en parfaite adéquation avec le caractère innocent du jeune enfant autour duquel le poème est écrit.

Le « Stolen Child Tarot » est un jeu auto-édité paru à seulement 500 exemplaires. Il est le fruit du travail de longue haleine d'une illustratrice de talent, passionnée de tarot et de féerie. Ce jeu-ci marque la rencontre entre le tarot et l'univers de William Butler Yeats qui, en plus d'être l'un de mes poètes préférés, était lui-même un ésotériste renommé et membre de la Golden Dawn. Il y avait bien longtemps que j'attendais de trouver un tel tarot, Monica Knighton a exaucé mon vœu !

 

Présentation
Comme souvent avec les premières versions – en particulier lorsqu'il s'agit de jeux auto-édités – celle-ci ne comporte que les vingt-deux arcanes majeurs. Ils arrivent doublement emballés dans un joli papier cartonné marron et vert entouré d'une ficelle. Ces matériaux naturels servent l'esprit du jeu puisqu'aucun objet fabriqué par les humains n'y figure. Dès l'emballage, le jeu semble tout droit venu de chez les Fées !

The Stolen Child Tarot, packaging

 

Les cartes
En ôtant la ficelle qui maintient l'écrin fermé, on découvre les vingt-deux lames majeures ainsi que la carte portant le numéro du jeu (oui oui, il est numéroté !). Celle-ci est, comme toutes les autres, somptueusement illustrée.

Les lames sont faites d'un épais carton blanc, impeccablement massicotées, sans aucune aspérité sur les tranches. Voilà qui montre déjà le grand soin que l'artiste a tenu à apporter à la production de l'objet.

Le jeu suit la structure et la symbolique du Rider-Waite Smith, même s'il s'en inspire librement. Bien sûr, l'œil doit être bien affûté et très attentif pour reconnaître certaines lames, mais c'est en grande partie ce qui fait la finesse des illustrations et leur qualité, tant sur le plan pictural que divinatoire.

Noir et blanc, le dos des cartes reprend habilement quatre animaux associés chacun à un élément différent : une salamandre pour le Feu, un écureuil pour la Terre, un poisson pour l'Eau et un oiseau pour l'Air. Ceux-ci sont disposés en losange au centre du dos de carte et font face à leur opposé. Ainsi, l'écureuil et l'oiseau sont face à face, de même que la salamandre et le poisson.

La manière dont Monica Knighton a effectué des variations sur le Rider-Waite Smith tarot sans en trahir la symbolique est à prendre en considération tant elle y a apporté une richesse toute particulière en intégrant le langage du Waite dans son jeu pour le faire fusionner avec l'univers féerique qu'elle a mis en scène. Un aperçu de quelques lames permet d'éclairer le propos.

Le Fou dépeint le jeune enfant que l'on va retrouver tout au long du jeu. Celui-ci est nu et se tient assis au soleil dans l'herbe verdoyante de laquelle s'élèvent des pissenlits. L'enfant rit aux éclats, entouré d'oiseaux mouches qui jouent avec lui. Bien que la scène semble très différente de celle que l'on a coutume de voir, celle qui est présentée ici n'en dénature pas le sens : la nudité et le rire figurent l'innocence et la vulnérabilité que l'on attribue habituellement au Fou du Waite. Le début du cycle initiatique est également induit à travers l'enfant lui-même qui, de la même manière que le Fou est au début de son parcours, est à l'aube de sa vie et donc vierge de toute expérience.

Grâce à son déguisement de renard et aux deux rats qui l'entourent, le Magicien est identifié d'emblée par sa ruse et son intelligence. Les moustaches et les crocs qu'arbore le personnage peuvent mener à s'interroger sur sa nature : celui-ci n'est assurément pas humain, et il semble s'être transformé en renard par le biais d'une action magique. Cette idée est renforcée par la présence des quatre éléments autour du personnage : le Feu (derrière lui), le coquillage pour l'Eau, la feuille de chêne pour la Terre et la plume pour l'Air. La Nature est son autel.

The High PriestessLa représentation de la Grande Prêtresse semble singulière à première vue. Pourtant, à bien y regarder, on y retrouve les grands principes qu'elle incarne. Une créature mi-fée mi-oiseau de tient, ailes déployées, devant un nid où reposent deux œufs. Il est intéressant de remarquer que le poitrail de l'être est bleu, de même que les œufs. On peut aisément y voir une allusion à la spiritualité et au manteau que porte la Grande Prêtresse dans le Rider-Waite Smith tarot. Ici, les œufs sont les piliers du temple de la Nature : ils symbolisent les secrets de la Vie et la gestation dans tous les sens du terme. Ces deux aspects sont liés au sens où l'œuf abrite les mystères de la Vie auxquels la Grande Prêtresse a accès sans réserve. Ainsi, elle connaît les secrets de la Création.

Dans ce jeu, l'Impératrice et l'Empereur forment un couple comme ils le font déjà dans le Waite. Tous deux sont des ours, l'un brun, l'autre blanc. Comme on le sait, l'ours est un plantigrade et incarne la stabilité inébranlable. Or, c'est justement le trait dominant du couple impérial dans le tarot. Si l'on met les deux lames côte à côte, on note des similitudes saisissantes : les ours se tiennent pratiquement en miroir l'un par rapport à l'autre, à l'exception de leur patte antérieure gauche. Sur les deux lames, l'enfant se tient entre leurs pattes avant, vêtu d'une peau d'ourson de la même couleur que le pelage de l'ours de la lame. De plus, l'Impératrice reste ici liée à l'idée de fertilité à travers les fleurs roses et blanches qui l'entourent. L'Empereur apparaît quant à lui comme le dominant, non seulement par sa nature d'ours qui lui assure une assise hors du commun, mais aussi par sa grande robustesse, comme l'atteste le paysage polaire. En écho aux fleurs présentes chez l'Impératrice, lui est entouré de flocons de neige.

L'Hiérophante est un pélican qui se tient devant deux sirènes sur un rocher. Sous sa patte, un poisson. L'idée du pélican est très intéressante car elle rattache l'oiseau à la religion. En effet, on a cru pendant longtemps que le pélican déchirait son propre poitrail avec son bec pour nourrir ses petits, se sacrifiant de la même façon que le Christ s'est sacrifié pour les hommes. Ce n'est que bien plus tard que l'on a compris qu'en réalité, l'oiseau se servait de son bec pour aller chercher la nourriture dans sa poche spéciale. Néanmoins, l'animal n'en demeure pas moins un symbole christique. C'est donc tout naturellement qu'il incarne sur cette lame le représentant de la religion et des dogmes tel qu'il est dépeint dans le tarot. Les deux sirènes tiennent le même rôle que les moines sur la lame originelle.

Le Pendu est l'une de mes lames préférées. Symboliquement très riche, elle fait référence aux divers aspects du Pendu, tant sur le plan initiatique que mythologique. À force de rester suspendu à l'arbre, le personnage a fusionné avec lui. Il s'agit bien sûr ici de l'arbre qui relie les mondes, celui que les Germano-Scandinaves nomment Yggdrasil. On remarque d'ailleurs l'écureuil qui va et qui vient entre les racines et la cime de l'arbre, de la même façon que le fait Ratatosk dans les Eddas. La toile d'araignée et l'araignée qui pend de l'autre côté de l'arbre évoquent la patience qui caractérise le Pendu. D'après l'état de fusion dans lequel il se trouve, on comprend que le personnage est là depuis quelque temps. Cette idée est renforcée par la mousse qui pousse sur les racines de l'arbre en s'étendant jusque sur le bras droit de l'être ainsi que par les lianes qui entourent le tronc de l'arbre. Ces dernières figurent les liens qui entravent la marche du Pendu. C'est justement son immobilité qui lui permet d'avoir accès au savoir sacré, symbolisé par les œufs qui se trouvent dans le nid qu'il tient dans la main gauche.

La Mort est une autre de mes lames favorites car les éléments choisis par Monica Knighton pour incarner la symbolique de cette lame est à mon sens d'une grande subtilité et d'une finesse saisissante. La scène se déroule de nuit et montre deux animaux nocturnes ainsi qu'un enfant-fée nu qui se trouve sous un champignon. Un corbeau déploie son aile droite tandis qu'un papillon s'élève au-dessus du champignon sous lequel se tient l'enfant. On le sait, le corbeau est traditionnellement lié à l'obscurité et constitue un funeste présage. Le papillon est particulièrement bien choisi ici, puisqu'il s'agit d'un sphinx à tête de mort. Celui-ci figure la métamorphose, le changement d'état qui est inhérent à l'arcane XIII du tarot. Quant aux deux sortes de champignons qui poussent dans l'herbe verte, ils rappellent l'omniprésence du danger.

La Tour est également un modèle d'habileté. Ici, point de bâtiment. En guise de tour, un arbre (bouleau). Point de foudre non plus. La cause de la chute de l'arbre n'est autre que... des castors ! Ils ont fragilisé l'arbre à force de le ronger, si bien qu'il est sur le point de toucher terre. Avant qu'il ne vacille, deux esprits vaporeux s'en échappent, rappelant les deux personnages qui tombent de la tour dans le tarot traditionnel. Un oiseau s'envole aussi de l'arbre, tel la couronne qui est séparée du haut de la tour. De plus, le décor automnal renforce la symbolique originelle à travers les couleurs de feu qui vont de pair avec la saison et qui rappellent le feu qui est à l'origine de la chute de la tour. On peut également voir un parallèle intéressant entre le feu du déclin de la tour et l'automne qui est une saison de déclin menant vers l'hiver.

Ces quelques éléments ne donnent qu'un bref aperçu de la richesse et de la finesse qui caractérisent les lames de ce jeu. L'ensemble du jeu est une invitation au voyage et donne envie de partir découvrir le Monde en compagnie des Fées ! L'hommage à Yeats est magistral et comme l'enfant qui quitte le monde humain empli de pleurs et de douleurs pour aller vers celui des Fées où l'insouciance et la joie règnent. Bien sûr, le poème de Yeats se lit également à un niveau imagé et le passage de l'enfant d'un monde à l'autre peut figurer la mort (passage dans l'Autre Monde), mais la vision qui est ici proposée par l'artiste est loin d'être un contre sens et peut également se lire à plusieurs niveaux.

Several cards from The Stolen Child Tarot

 

Le petit livret accompagnateur
Ce jeu étant auto-publié, il n'y a pas de petit livret accompagnateur à proprement parler. Un document en format .pdf envoyé par Monica lors de la commande des cartes contient les significations élémentaires des lames ainsi que quelques mots quant à leur symbolique. En revanche, point de méthode de tirage.

 

Utilisation du jeu
Ce jeu s'utilise comme n'importe quel autre tarot de tradition Rider-Waite Smith. Attention : la version présentée ne contient que les vingt-deux arcanes majeurs.

Véritable invitation au voyage, « The Stolen Child tarot » est également idéal pour se laisser transporter par les lames et pour méditer.

 

Remarques
Avec « The Stolen Child Tarot », on a dans les mains un jeu unique par son originalité, sa justesse et sa finesse. L'aspect très travaillé des lames peut dérouter l'œil au départ, mais une fois que l'on a « appris » à les regarder et que l'on a compris les correspondances symboliques entre l'imagerie adoptée par l'artiste et celle habituellement employée dans la tradition Waite, on accède à un univers d'une incroyable profondeur. Dès lors que l'on a intégré le langage de ces cartes, l'absence de numérotation ne pose plus aucun problème.

Je ne regrette absolument pas de m'être précipitée sur ce jeu. Il est idéal pour quelqu'un qui, comme moi, apprécie particulièrement Yeats, les mondes féeriques et l'ésotérisme, surtout lorsqu'on garde à l'esprit l'étroite relation qui existait entre le poète et l'ésotérisme. En effet, celui-ci était un membre éminent de la Golden Dawn et il a beaucoup œuvré pour cet ordre initiatique. Certains de ses écrits sont donc empreints des principes et points de vue de la Golden Dawn. Monica Knighton a fait honneur au poète et spécialiste du folklore irlandais à travers des lames qui évoquent toute la profondeur exprimée par l'écrivain dans son œuvre. Inutile de dire que dans ma collection, ce jeu tient une place privilégiée puisqu'il est l'un de mes préférés.

 

À qui s'adresse ce jeu ?
« The Stolen Child tarot » s'adresse aux amateurs de tarot et d'art. Bien sûr, sa symbolique particulière peut le rendre difficile d'accès pour des débutants, mais ceux-ci apprécieront certainement la vision du Monde qui y est présentée. Les personnes ayant une expérience plus poussée du tarot seront quant à elles impressionnées par l'originalité et l'ingéniosité déployée par l'artiste pour produire des œuvres d'une grande beauté et d'une exactitude saisissante par rapport aux lames du Waite.

Les collectionneurs seront également ravis d'ajouter ce bel objet à leur collection. Que l'on souhaite l'utiliser pour la divination, pour méditer ou lui donner une place d'objet d'art (ou tout cela à la fois !), il s'agit d'un jeu d'une grande valeur.

Si l'on présente des affinités avec les mondes féeriques et/ou la littérature de Yeats, ce jeu sera idéal pour tout type d'utilisation.

 

Où peut-on se le procurer ?
Malheureusement, ce jeu n'a été publié qu'à 500 exemplaires et n'est plus disponible. Cela dit, si comme moi vous souhaitez que la version complète du « Stolen Child tarot » voie le jour, vous pouvez soutenir le projet de Monica Knighton en l'aidant à financer la production du jeu. Pour ce faire, rendez-vous sur sa page Kickstarter ! 

 

N.B. : Toutes les images présentes dans cet article apparaissent grâce à l'aimable permission de Monica Knighton. Qu'elle en soit vivement remerciée !

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 10 mars 2013. Reproduction partielle ou totale strictement interdite)

Ajouter un commentaire