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The Fortune Teller, de Gwendolyn Womack

"The Fortune Teller", Gwendolyn Womack

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

The Fortune Teller, de Gwendolyn WomackVous aimez l'histoire, les mystères, les manuscrits anciens et la cartomancie ? Alors ce roman vous ravira !

Lorsque Semele Cavnow se rend en Suisse pour expertiser la collection de manuscrits et de livres anciens de Marcel Bossard, récemment décédé, elle ne se doute pas que toute son existence est sur le point de basculer de façon irrémédiable. En examinant les documents qui composent l'impressionnant fonds rassemblé par le défunt, elle découvre un manuscrit qui lui paraît d'emblée très ancien. Celui-ci, rédigé en grec ancien, semble dater de l'époque de Cléopâtre. Plus surprenant encore, il est accompagné d'un mot écrit par Marcel Bossard, qui lui demande de traduire ce document et de ne parler à personne de ce qu'elle trouvera dans ces pages. Il la met en garde en lui recommandant de se montrer très prudente et de ne faire confiance à personne par rapport à ce qu'elle y apprendra.

En traduisant le texte, elle se rend compte que son auteur – une certaine Ionna Callas, fille de l'un des bibliothécaires chefs à Alexandrie – s'adresse directement à elle, allant même jusqu'à l'appeler par son prénom. Dès les premières pages, Ionna révèle avoir la capacité de prémonition, ce qui lui permet de voir le futur sur plusieurs générations.

D'après les événements de sa propre vie qu'Ionna consigne dans son manuscrit, Semele est immergée dans la vie quotidienne de la jeune fille, dans sa passion pour les ouvrages qui l'entourent, dans ses découvertes, et en particulier dans celle d'un étrange ensemble de symboles appelé « oracle », qu'Ionna parvient à sauver du terrible incendie de la bibliothèque d'Alexandrie et à emporter avec elle lorsqu'elle quitte la ville.

Dans le manuscrit, Ionna continue à raconter sa vie à Semele, puis celle de sa fille, de sa petite-fille, à qui sont successivement transmis les symboles qu'elle a préservés de la destruction. Ainsi, de génération en génération, Semele va suivre le parcours de ces symboles, à la fois à travers le monde et à travers les époques grâce aux écrits de cette mystérieuse Ionna dont elle ne comprendra qu'à la fin pourquoi elle s'adresse à elle.

En parallèle, la découverte de ce manuscrit va changer la vie de Semele du tout au tout en chamboulant toutes ses certitudes, en réveillant des choses qu'elle avait oubliées, et en remettant en question certaines des structures qu'elle avait construites et qui lui semblaient inébranlables. En avançant dans sa traduction, elle va également se rendre compte de l'importance des conseils formulés par Marcel Bossard : pour des raisons qu'elle ignore, d'autres personnes semblent aussi très intéressées par sa découverte, comme en témoigne l'inconnu qui la surveille et qui la suit lorsqu'elle rentre à New York. Ne pouvant compter que sur quelques amis très proches – et sur un soutien auquel elle ne s'attendait pas ! –, Semele se lance dans une quête de vérité et de compréhension qui va l'entraîner sur des pistes aussi passionnantes que déroutantes.

 

Dès les premières pages, j'ai été happée par ce roman : un manuscrit ancien et de mystérieux symboles, rien ne pouvait davantage retenir mon attention ! Toute personne travaillant ou ayant travaillé avec ce type de documents rêve ou a rêvé de tomber sur un manuscrit ancien ou un artefact révélant de nouveaux éléments sur une période historique ou mythique ou le connectant à un mystère touchant au mythe et aux mythologies. Ce roman part de ce postulat en plongeant le lecteur dans un fascinant voyage entre les époques, alternant d'abord présent et Antiquité, puis avançant peu à peu dans le temps pour arriver à notre époque, où les différents éléments prennent tout leur sens, comme un immense puzzle dont la clef en surprendra plus d'un.

Ainsi, le lecteur suit le parcours de ce mystérieux ensemble de symboles à travers les âges, de l'Égypte Ancienne où il prend son origine jusqu'à nos jours en passant entre autres par l'Italie de la Renaissance et la France des Lumières, qui sera l'occasion de croiser quelques figures connues dans l'histoire du tarot, puisque c'est bien sûr de lui qu'il s'agit. Ce voyage à travers le temps permet une mise en perspective très intéressante de l'évolution de l'intérêt qu'ont suscité les symboles et les capacités extra-sensorielles au fil des siècles, y compris au cœur des périodes les plus sombres de l'histoire.

L'impact qu'ont ces découvertes successives sur Semele et sur sa vie est lui aussi particulièrement intéressant. Son existence est de plus en plus remise en question à mesure qu'elle avance dans sa traduction du manuscrit, tant à travers les révélations qui lui sont faites sur son histoire que sur sa capacité à voir le futur. Dès lors, les principaux enjeux pour l'héroïne sont d'accepter les grands chamboulements apportés par le manuscrit et par les événements qu'il déclenche autour d'elle.

 

Si l'intrigue m'a passionnée et fascinée, le travail de recherche auquel s'est livrée Gwendolyn Womack pour construire ce roman mêlant histoire et fiction m'a lui aussi impressionnée par son ampleur et sa minutie. Non seulement l'atmosphère et les mentalités des différentes époques sont retranscrits de façon crédible, mais la manière dont l'auteur joue avec l'histoire du tarot et de la divination pour y intégrer certains des mythes qui ont fait l'histoire fantasmée de ce support est très habile. Gwendolyn Womack n'a ici nullement l'intention d'affirmer quoi que ce soit de révolutionnaire sur l'histoire du tarot (ce n'est pas le but de l'ouvrage !). Au contraire, elle utilise certaines des théories qui ont été avancées au fil des siècles et dont on sait aujourd'hui qu'elles sont infondées dans le but d'en faire des trames intéressantes d'un point de vue narratif. Ainsi, elle reconnecte le tarot à des origines mythiques et mystérieuses, ce qui sert bien évidemment le récit qu'elle tisse page après page.

The Fortune Teller passionnera les amateurs de romans historiques, mais aussi de manuscrits anciens, de mystères, d'ésotérisme, de tarot et de divination. Si vous aimez ce type de lecture, ce roman vous fera passer de très bons moments. Il est même possible qu'il vous donne envie d'en apprendre davantage sur l'histoire du tarot ou de poursuivre votre immersion dans certaines époques !

Bonne lecture !

 

Référence complète :
Gwendolyn WOMACK. The Fortune Teller. New York, NY: Picador, 2017. [ISBN 978-1-250-09977-8]

 

Remarque :
À ce jour, ce roman n'a pas encore été traduit en français.

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 17 mars 2019. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)

La Mécanique du Cœur, éd. J'ai Lu

La Mécanique du Cœur: un conte envoûtant!

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

La Mécanique du Cœur, éd. J'ai LuIntriguée par la bande-annonce du film intitulé « Jack et la Mécanique du Cœur » qui sort dans les salles obscures ce mercredi 05 février, j'ai décidé de lire le conte écrit par Mathias Malzieu... et j'en suis ravie ! C'est un véritable voyage poétique au cœur de l'âme humaine qui s'est offert à moi, me transportant à travers un large éventail d'émotions rarement aussi bien exprimées par des mots, et encore plus rarement retranscrites avec autant d'élégance.

Sans trop en dévoiler sur l'histoire pour ne pas gâcher le plaisir de ceux et celles qui s'apprêtent à se lancer dans cette aventure, je dirai simplement que l'ouvrage narre à la première personne l'histoire de Jack, un enfant né en 1874 en Écosse le jour le plus froid du monde. À sa naissance, son cœur est littéralement gelé et, afin de le « réparer », sa nourrice lui installe un coucou (l'horloge) destiné à remplacer l'organe défectueux. Tout au long de sa vie, Jack doit apprendre et expérimenter les fonctionnements de ce cœur qui bien souvent reste pour lui un mystère. Il tentera tant bien que mal de gérer ses émotions – notamment la colère, l'amour et la tristesse – en essayent de comprendre cette étrange mécanique à laquelle son cœur si particulier obéit. Ainsi, il en apprendra beaucoup sur lui-même certes, mais également sur les autres et sur l'âme humaine en général.

La Mécanique du Cœur est un conte pour adultes, mais que ceux que les contes rebutent se rassurent : l'appartenance à ce genre n'est ici ni un prétexte pour la mièvrerie, ni pour les bons sentiments dégoulinants, pas plus qu'il n'en est un pour la niaiserie, bien au contraire. C'est en véritable orfèvre des mots, en horloger de la langue que Mathias Malzieu s'illustre. Il y avait en effet bien longtemps que je ne m'étais pas émerveillée à la fois du style irréprochable d'un auteur français, de sa syntaxe impeccable et de la profondeur de son récit ! Tout ceci contribue à créer une atmosphère onirique où l'on aime se laisser porter par la vague douce mais puissante des mots dont la musique devient entêtante et envoûtante. L'auteur est musicien et écrit des textes destinés à être chantés, et cette musicalité est présente dans chacune de ses phrases, ce qui ne rend l'ensemble que plus agréable à lire !

La Mécanique du Cœur, éd. J'ai Lu, filmComme je l'évoquais plus haut, j'ai rarement lu des livres où la complexité des sentiments et des mécanismes humains étaient aussi bien décrits, à l'état brut, sans concession. Or, j'ai découvert en l'écriture de Mathias Malzieu des qualités comparables – toutes proportions gardées, bien sûr ! – à ce que l'on trouve chez Oscar Wilde en général (et en particulier dans ses contes) ainsi que chez Tim Burton. Oscar Wilde avait une incroyable capacité à exprimer toute la profondeur des sentiments humains, si durs soient-ils, avec une apparente aisance et sans s'épancher inutilement. Voilà qui donnait à ses contes plusieurs niveaux de lecture et qui n'entachait jamais le plaisir de plusieurs relectures ! Quant à Tim Burton, j'ai toujours été impressionnée par la manière dont il parvient également, à l'écrit comme à l'écran, à retranscrire avec une grande finesse la complexité de l'être humain et la profonde humanité de celui que l'on appelle « monstre ». J'ai eu un immense plaisir à retrouver ces traits dans l'écriture de Mathias Malzieu, tant dans les tempêtes de sentiments qui agitent et perturbent Jack que dans la pureté de chacun des personnages présentés. Les apparences ne reflètent pas toujours la réalité, et dans La Mécanique du Cœur, ceci est valable tout autant pour le héros que pour ceux dont il croise la route !

De même, ici, point de manichéisme primaire : le héros, comme son « adversaire », passe par toute la palette d'émotions qui peuvent animer l'être humain. Ainsi, nul n'est « blanc » ou « noir », et l'on comprend ce qui pousse chacun à agir comme il le fait. Il ne s'agit pas de juger telle ou telle réaction, car ceci est rendu impossible par la narration à la première personne par Jack lui-même. On suit alors pas à pas le cheminement de ses pensées, de ses sentiments et de ses émotions quels qu'ils soient. On voit ainsi jusqu'au plus profond de son âme, jusqu'au fond de son cœur, ce cœur qu'il tente de dissimuler aux autres. Le procédé narratif est habile et efficace puisqu'au final, on se retrouve tout aussi incapable de porter un jugement sur les agissements de certains autres personnages qui se révèlent assaillis par des troubles sentimentaux similaires à ceux de Jack !

En d'autres termes, ce conte est un véritable petit bijou de poésie, d'humanité... et de réalisme ! Si le décor est merveilleux, le propos, lui, même s'il est fortement teinté d'onirisme, est on ne peut plus représentatif des fonctionnements réels de l'âme et du cœur humains: il relate la difficulté que les hyper-sensibles peuvent rencontrer pour se construire d'un point de vue émotionnel et pour exprimer ce qu'ils ressentent, mais décrit tout aussi bien le fait que les certitudes et les carapaces que l'on croit parfois avoir peuvent voler en éclat et notre être se révéler aussi fragile que celui que l'on prend pour un « faible ».

Voilà donc un récit qui ne laissera aucun lecteur indifférent, car chacun pourra se reconnaître à un moment ou à un autre en les personnages et en ce qu'ils vivent et éprouvent. J'aurai grand plaisir à offrir ce volume autour de moi car en plus d'être une lecture très agréable, il est une magnifique ouverture sur l'âme humaine !

Bonne lecture !

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 05 février 2014. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)

Dans la loge de l'ange gardien

"Dans la loge de l'ange gardien": rencontre avec un personnage surprenant

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

Dans la loge de l'ange gardienSorti le 9 janvier dernier, c'est un peu par hasard que ce roman a croisé mon chemin. Prendre le train de façon régulière a parfois du bon (si si !), et ce jeudi-là allait me le rappeler lorsqu'en attendant mon train pour rentrer chez moi ce soir-là, j'allai patienter chez le marchand de journaux et de livres. En flânant dans les quelques rayons, mon regard a été immédiatement attiré par un volume à la couverture rouge dépeignant un homme équipé d'un trousseau de clés et muni d'un balai. Dans son dos, des ailes, comme celles d'un ange. À sa gauche, une petite table ronde couverte d'un tissu, sur laquelle sont disposés une boule de cristal et un éventail de cartes. À sa droite volent des cartes de tarot divinatoire. Intriguée, j'ai pris l'ouvrage en main pour lire la quatrième de couverture, et ce que j'y ai découvert a attisé ma curiosité. J'ai donc décidé de repartir avec ce roman et en ai démarré la lecture durant mon trajet.

Dans la loge de l'ange gardien : la double vie d'un concierge qui savait prédire l'avenir est un roman écrit par Pierre Lunère avec l'aide d'Aurore Guitry qui relate l'expérience de Pierre, un gardien d'immeuble qui, en plus de ses tâches quotidiennes au sein de la copropriété dont il s'occupe, propose ses services en tant que « voyant ». Entre anecdotes sur la vie quotidienne de son immeuble ponctuée par les préoccupations de ses habitants et souvenirs remontant à un passé plus ou moins lointain, il raconte les différents stratagèmes qu'il met en place pour ne pas que les habitants découvrent sa double activité et évoque ses expériences avec différents consultants, souvent avec humour, tantôt avec agacement face à certaines attitudes, mais toujours avec une grande compassion. Ainsi, on croise chez lui de nombreux profils très particuliers, qui sont l'occasion pour Pierre de mettre des mots sur ses perceptions extra-sensorielles et d'en expliquer ainsi les fonctionnements, là encore toujours avec un certain humour. 

Ce roman, que j'avais fini de dévorer une fois le week-end arrivé, est intéressant sur plusieurs points. Tout d'abord, le cheminement du narrateur qui découvre ses capacités et apprend à les « apprivoiser » – autant que faire se peut – est sans doute l'un des aspects les plus intéressants de l'ouvrage. En effet, il est ici question d'une expérience personnelle qui n'engage que celui qui la raconte au sens où il s'agit d'un vécu unique, et elle est bien présentée en tant que telle, ce qui donne davantage de poids aux explications et aux questionnements exprimés par le narrateur sur ce qu'il vit. Ensuite, peu importe que le lecteur ait une expérience ou non de la cartomancie, car le récit saura toucher tout le monde à des niveaux différents : ceux qui pratiquent s'amuseront certainement à reconstituer les tirages énumérés au cours des consultations de Pierre (les cartes de l'oracle Belline sont nommées) et à les interpréter brièvement en même temps que lui, tandis que ceux qui ne pratiquent pas ou qui n'ont jamais consulté seront les spectateurs privilégiés des consultations évoquées. Enfin, le narrateur montre avec une grande justesse mais sans s'en plaindre que les perceptions extra-sensorielles, si elles en font fantasmer plus d'un, peuvent se révéler fort déstabilisantes, voire handicapantes à certains moments.

Bien sûr, chacun dira qu'il ou elle n'aurait pas employé tel ou tel terme pour désigner tel ou tel phénomène, mais il faut bien garder à l'esprit qu'il s'agit ici d'un roman, non d'un ouvrage documentaire et encore moins scientifique. Par conséquent, l'auteur n'a nullement la prétention de donner des explications universelles ou de parler d'autre chose que de ce qu'il connaît, c'est-à-dire de son cas personnel. Néanmoins, Dans la loge de l'ange gardien permettra sûrement aux personnes qui vivent des expériences similaires à celles qui ont mené le narrateur à comprendre qu'il avait des capacités extra-sensorielles de mettre des mots sur ces expériences, ou en tout cas de trouver quelques pistes à exploiter pour apprendre à les apprivoiser et à s'en accommoder. Il donnera également des idées très sensées à ceux et celles qui se demandent comment pratiquer la cartomancie en limitant certains risques.

Voilà donc un roman de début d'année qui m'a beaucoup plu. J'encourage tous ceux qui s'intéressent à la cartomancie et aux perceptions extra-sensorielles à le lire, car chacun y trouvera quelque chose qui stimulera ses réflexions. Que l'on pratique ou que l'on soit simplement curieux, ce roman ravira par sa fluidité, son écriture simple mais efficace et ses anecdotes toutes plus intéressantes les unes que les autres.

À découvrir !

 

Référence complète :
Pierre LUNÈRE. Dans la loge de l'ange gardien : la double vie d'un concierge qui savait prédire l'avenir. Paris : Fleuve éditions, 2014. [ISBN 978-2-265-09814-5]

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 20 janvier 2014. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)

La Comtesse, Julie Delpy

"La Comtesse": Erzsébet Báthory par Julie Delpy

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

La Comtesse, Julie DelpyDans son dernier film, Julie Delpy s’attaque au mythe sanglant d’Erzsébet Báthory, aussi connue sous les doux sobriquets de « Comtesse Dracula », « Comtesse Sanglante » ou « Dame sanglante de Csejte ». Avant de parler du film, un petit rappel s’impose : Erzsébet Báthory (1560-1614), issue de l’une des familles les plus puissantes de Hongrie, fut accusée d’avoir commis des crimes parmi les plus odieux que l’histoire ait connus. Il est dit que pour rester jeune, Erzsébet se servait du sang de jeunes filles vierges, se baignant dedans ou se l’appliquant sur la peau pour la faire rajeunir. Lorsque ses méfaits durent découverts, la Comtesse fut condamnée à être enfermée et murée dans une seule et même pièce de son château, recevant eau et nourriture par une petite ouverture. Elle y mourut au bout de quatre ans.

Ceci dit, force est de constater que les accusations portées contre la Comtesse Báthory ont été relativisées par les historiens, car elles proviennent de rumeurs et de témoignages obtenus sous la torture lors du procès. Ainsi, des paysans et des domestiques du château la présentèrent sous un jour effrayant, allant jusqu’à dire qu’elle se nourrissait même de ses victimes. De même le nombre de jeunes filles tuées varie-t-il considérablement selon les versions : d’une trentaine, il passe tantôt à 650, nombre qui aurait été consigné par la Comtesse elle-même dans un journal. À cela s’ajoute également la relation que celle-ci aurait entretenue avec une certaine Anna Darvulia, « sorcière » de son état, qui l’aurait poussée dans ses instincts sadiques et meurtriers. Cependant, on ne sait presque rien de Darvulia, si ce n’est qu’elle avait disparu lors du procès. Morte ou enfuie, il a été impossible d’établir avec certitude son rôle dans l’affaire, tout comme il a été impossible de déterminer la nature de la relation qui la liait à Báthory.

Erzsébet BáthoryBeaucoup de zones d’ombres subsistent encore aujourd’hui sur cette période trouble de l’histoire. C’est d’ailleurs autour de cela que Julie Delpy a choisi de construire son film, présentant un personnage fort, une femme de pouvoir que sa position obligeait à montrer un caractère fort et dur que rien ne pouvait ébranler. Rien, sauf peut-être les émotions et les sentiments. En définitive, la Comtesse incarnée par Delpy reste un personnage profondément humain et profondément féminin, dans un monde dirigé par des hommes, qu’ils soient ceux qui règnent et décident de l’avenir d’un pays ou ceux qui dictent les principes religieux. Dès les premières minutes, on constate toute l’ironie avec laquelle sont traités les personnages masculins, ce qui renforce le parti pris de la réalisatrice : Nadasky, le mari d’Erzsébet, est une brute épaisse peu séduisante ne se réjouissant qu’au sommet d’une pile de cadavres (il était en effet réputé pour être un guerrier d’une cruauté exceptionnelle) ; le prêtre lors de la scène du dîner est explicitement comparé à une femme par la Comtesse qui lui dit avoir les mêmes intérêts que lui (bijoux et belles toilettes) ; le cousin Thurzo, vaniteux et ne supportant pas d’être éconduit par une femme, s’arrange pour tisser sa vengeance ; le roi est quant à lui un petit personnage sans envergure à côté de Báthory, qui au contraire adopte des poses nobles et s’impose face à lui.

Le film oscille constamment entre légende et « réalité » historique, en grande partie grâce au narrateur. Ainsi, l’amant de qui elle a été séparé de force raconte l’histoire en fonction de ce qu’on lui a dit sur sa maîtresse. Dès lors, le spectateur fait un va-et-vient incessant entre la « vérité » et ce qu’on a voulu faire de Báthory. L’histoire a voulu la commémorer comme une femme sanguinaire d’une extrême cruauté, une femme ayant perdu la raison. Pourtant, avec ce film, on est plutôt loin de cette image macabre, puisqu’on comprend qu’elle aurait été victime d’un complot pour l’éloigner des sphères du pouvoir. Privé de son grand amour que son cousin aurait tenu loin d’elle, elle aurait été conduite à penser que celui-ci l’avait quittée à cause d’une grande différence d’âge, et elle aurait été obsédée par l’idée de retrouver sa jeunesse passée. Selon le film, sa folie aurait été encouragée et entretenue par les auteurs du complot, et Darvulia aurait tenté de la dissuader et de lui montrer que le sang n’avait aucun effet sur sa peau. Celle-ci se trouve réhabilitée, elle que l’on a présenté comme un véritable démon ! Delpy la montre au contraire comme quelqu’un de dévoué et de sincèrement attachée à Erzsébet.

Selon Delpy, Erzsébet aurait bel et bien été victime d’un complot visant à l’éloigner du pouvoir. Deux mondes semblent s’opposer dans le récit qu’elle fait de l’histoire de la Comtesse. On a d’un côté un complot manigancé exclusivement par des hommes, et de l’autre une vie au château d’Erzsébet ou seules des femmes évoluent (Erzsébet, les servantes, Darvulia). Le seul domestique masculin d’Erzsébet ne peut parler et est donc incapable de manipuler qui que ce soit, contrairement à ceux qui tentent de l’influencer en lui fournissant tous les éléments qui causeront sa perte.

Afin de faire ressortir l’absurdité de certaines accusations qui ont été retenues contre Erzsébet, on évoque avant de l’emmurer des témoignages selon lesquels elle aurait été vue « s’accouplant avec le Diable », « se nourrissant de ses victimes » et autres allégations farfelues. Vu leur caractère exagéré, le spectateur doute de la culpabilité du personnage principal malgré les crimes qu’il a vu, ce qui accentue le fait que le récit effectué par le narrateur soit fondé sur des rumeurs. Au final, on la croit plus innocente que coupable, et on en garde l’image d’une femme dérangeante car trop proche du pouvoir, trop puissante. Comme on le sait, il était très facile à l’époque d’accuser quelqu’un de sorcellerie, et le personnage d’Erzsébet s’y prêtait à merveille : une veuve qui ne s’est pas remariée, vivant seule dans un château et menant des troupes armées d’une main de fer, il n’en fallait pas plus !

Delpy a réalisé là un très beau film, tant sur le plan de la reconstitution historique fantasmée que sur le plan humain, montrant un autre visage d’une femme en proie à ses sentiments et à des leurres. Cependant, ceux qui s’attendent à voir des flots de sang et des scènes de torture esthétisées peuvent passer leur chemin : rien de tout cela dans « La Comtesse » ! La violence n’est pas du tout présentée de manière esthétique, sans pour autant qu’il y ait des litres de sang déversés. Le tout reste sobre à tous les niveaux, et c’est tant mieux.

Dommage que ce film ait tendance à disparaître assez vite des salles de cinéma, car il est à mon avis bien meilleur que certains qui s’y attardent bien plus longuement !

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 16 mai 2010. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)

Lebor Gabála Érenn

Venu droit d'Irlande, le Lebor Gabála Érenn est enfin arrivé!

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

Depuis le temps que j'en rêvais, c’est chose faite : le Lebor Gabála Érenn (ou Livre des Conquêtes d’Irlande) est enfin parvenu jusqu’en mon domaine.

En quelques mots, le Lebor Gabála Érenn constitue la pseudo-histoire de l’Irlande, c’est-à-dire le passé mythico-historique de l’Île Verte. En d’autres termes, sont relatées en cinq volumes les différentes vagues d’arrivée des peuples qui ont vécu en Irlande, des temps bibliques aux Milésiens, aussi connus sous le nom de Gaëls. Entretemps, se sont succédé des Géants, des Dieux, etc., qui se sont affrontés, chassés les uns les autres, chacun ayant au final apporté des caractéristiques particulières à l’Irlande.


Lebor Gabála ÉrennLe Lebor Gabála Érenn est un véritable trésor pour le médiéviste qui s’intéresse à l’Irlande ancienne, car il renferme les bases des grands principes de la mythologie irlandaise. Malheureusement, il est introuvable en France, mis à part à la BNF (en Rez-de-Jardin, accréditation nécessaire pour avoir accès à cette partie de la bibliothèque). Même la médiathèque du Centre Culturel Irlandais ne le propose pas bien qu’ils aient quelques ouvrages de la Irish Texts Society. J’ai toujours été déçue de ne pas pouvoir le consulter là-bas, mais il est vrai que leurs collections s’orientent plus vers des sources modernes, malgré quelques ouvrages traitant de l’époque médiévale et ceux consacrés à la mythologie. Ayant besoin de le connaître et de le consulter régulièrement pour mes recherches, il y avait longtemps que je rêvais de le voir sur mes étagères.


Le Petit Prince en gaélique irlandaisLe souci principal restait le prix exorbitant (98€ minimum par volume !), dû à la rareté de l’ouvrage. L’autre jour, par curiosité, je regarde les prix des volumes, et je constate qu’ils ont baissé. Je m’empresse donc de passer commande en deux fois auprès d’une librairie irlandaise. Je n’ai pas été déçue du voyage ! Hier, un paquet bien emballé et assez lourd m’attendait. En l’ouvrant, je suis allée de bonne surprise en bonne surprise. Après avoir réussi à ouvrir le gros carton (bigre que l’emballage était bien fait !), j’ai découvert, déposé sur l’emballage des livres, un exemplaire du « Petit Prince » de Saint-Exupéry… en Gaélique Irlandais ! Quelle jolie attention ! Du coup, j’étais toute émue en voyant cela…  L’autre surprise, et de taille, fut quand j’ai atteint les volumes : ils étaient non pas à l’unité comme le laissaient supposer mes deux commandes, mais dans le coffret qui va avec l’intégrale du Lebor Gabála Érenn, de couleur verte, assorti à la reliure cuir des volumes et décoré d’entrelacs celtiques sur les côtés ! En un mot : ma-gni-fi-que ! Là aussi, une très belle attention de la part de la librairie, qui a pensé à grouper mes deux commandes ! Du coup, je me retrouve avec une très belle édition version livres de collections, mais en plus j’ai fait des économies considérables !

L’ouvrage tant attendu est donc arrivé à bon port, dans des conditions encore meilleures que celles espérées, avec de belles surprises en prime. Je vais doublement pouvoir me mettre au Gaélique Irlandais, avec le Lebor Gabála Érenn certes, puisque l’édition de R.A.S. Macalister est bilingue, mais aussi avec « Le Petit Prince » qui, dans une langue plus moderne, me permettra d’apprendre (ou de deviner) quelques mots ! D’ailleurs, la librairie irlandaise possède un site web, pour ceux que cela pourrait intéresser…

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 19 novembre 2009. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)