tarot de Marseille

Tarot de Marseille et Rider-Waite Smith Tarot

Tarot de Marseille et Rider-Waite Smith Tarot: comment différencier ces deux traditions divinatoires

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

Tarot de Marseille et Rider-Waite Smith TarotOn imagine souvent que l’expression « tarot divinatoire » ou le terme « tarot » sont des abréviations désignant le tarot de Marseille. Pourtant, il n’en est rien. Il existe en réalité plusieurs traditions de tarots divinatoires, mais celles-ci sont souvent peu distinguées les unes des autres en France, où l’on tend à oublier que le substantif « tarot » désigne l’outil utilisé en tant qu’objet (type de support divinatoire) tandis que les qualificatifs qui l’accompagnent identifient la tradition à laquelle celui-ci est rattaché (de Marseille, Rider-Waite Smith, etc.).

Dès lors, il convient de faire la distinction entre les différentes traditions afin d’être certain de ne pas faire de contresens dans l’utilisation que l’on fait de son support. Se pose alors une question épineuse : comment identifier un tarot de Marseille, un Rider-Waite Smith tarot, un tarot mixte ou un Thoth ? Si le connaisseur entraîné y est habitué, la plupart des utilisateurs éprouvent davantage de difficultés à s’acquitter de cette tâche, allant parfois jusqu’à penser que leur jeu est « faux » parce que telle ou telle lame porte un numéro différent de celui qui lui est attribué dans le tarot de Marseille de référence.

C’est pourquoi je me concentrerai ici sur deux traditions de tarots divinatoires, qui sont pour la première celle que le grand public connaît le mieux (du moins de nom), et pour la seconde la tradition à laquelle appartient la grande majorité des jeux qui sont publiés de nos jours. En effet, si le tarot de Marseille reste en France le premier – et habituellement le seul – type de tarot auquel on pense, on ignore souvent que la plupart des jeux que l’on trouve dans le commerce ne sont pas, justement, des tarots de Marseille, mais des tarots appartenant en réalité à la tradition Rider-Waite Smith ! D’où l’importance de pouvoir identifier le type de tarot auquel on a affaire, d’autant que l’utilisation de l’un et de l’autre diffère sur certains points.

Cet article vise donc à aider les passionnés de jeux divinatoires à identifier deux des traditions les plus utilisées en matière de jeux, ce qui leur permettra de toucher du doigt l’étendue infinie des richesses de l’un des outils les plus répandus en cartomancie. Pour ce faire, il sera nécessaire de commencer par donner une définition précise de ce qu’est un jeu de tarot. Une fois ces repères posés, il sera intéressant de voir de quelle manière les deux traditions auxquelles je me référerai sont liées historiquement et en quoi l’une est une forme d’évolution de l’autre dans les idées qu’elle véhicule. Enfin, on s’attardera sur les principaux éléments qui permettent de différencier avec précision un tarot de Marseille et un tarot de tradition Rider-Waite Smith.

 

Qu'est-ce qu'un tarot divinatoire ?
Le tarot possède une structure fixe et invariable : 78 lames réparties en 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs. Les arcanes majeurs sont une suite de figures archétypales et constituent le cycle initiatique qui marque les différentes étapes de l’évolution de l’homme au cours de sa vie. Les arcanes mineurs, quant à eux, sont répartis en quatre suites, à savoir les Bâtons, les Coupes, les Épées et les Deniers (pour le tarot de Marseille) ou les Pentacles (pour le Rider-Waite Smith tarot). Chacune de ces suites comporte un As, neuf numéraires (lames numérotées de Deux à Dix) et une cour royale composée de quatre figures (un Valet – ou Page dans la tradition Rider-Waite Smith – un Cavalier, une Reine et un Roi).

Bien que certains jeux soient appelés « tarots » dans le commerce, ceux-ci ne se conforment parfois pas aux éléments de structure qui viennent d’être évoqués. On comprend alors que ces jeux sont plutôt des oracles que des tarots, et il est important de les prendre en tant que tel lorsqu’on souhaite les utiliser.

 

Quelques repères historiques
Historiquement, les plus anciens jeux de tarots divinatoires recensés datent du XIVème siècle et ont été retrouvés en Italie. Ceux-ci ont sensiblement évolué au fil des siècles, notamment en voyageant à travers l’Europe, et en particulier en France où ils se sont installés à différents endroits comme à Besançon ou à Marseille, où ils ont pris peu à peu la forme qu’on leur connaît aujourd’hui. C’est de cet héritage que s’est forgé le tarot de Marseille tel qu’il est publié aujourd’hui.

Le tarot dit « de Marseille » est marqué par les influences culturelles qui dominaient l’époque à laquelle il a commencé à se développer. Ainsi, on y trouve un certain nombre de références qui l’inscrivent de façon appuyée dans la culture judéo-chrétienne, tant dans les archétypes qu’il présente que dans la vision du Monde qu’il véhicule.

Au cours des siècles, les occultistes français se sont amplement penchés sur le tarot, chacun allant de ses explications – et élucubrations – quant à l’histoire de l’outil et la portée symbolique, initiatique et divinatoire de ses lames. C’est ainsi que se sont répandues des idées fausses qui perdurent encore parfois aujourd’hui, telles que par exemple l’origine tantôt égyptienne, tantôt chinoise, ou encore indienne ou arabe du tarot, que l’on doit entre autres à Court de Gébelin puis à Etteilla, qui les prolongea en fondant ses pratiques dessus. Ces deux occultistes du XVIIIème siècle ont largement influencé les pratiques divinatoires en matière de cartomancie, et certaines de leurs théories infondées ont perduré… jusqu’à ce qu’elles soient remises en question et infirmées par les recherches d’un Anglo-Américain nommé Arthur Edward Waite.

En 1909, ce membre de la Golden Dawn, un ordre hermétique très développé en Grande-Bretagne, décide après des recherches méthodiques de produire un tarot « rectifié ». Ce faisant, il compte d’une part invalider les théories farfelues de ses prédécesseurs en avançant des preuves historiquement irréfutables, et d’autre part détacher le tarot de la prédominance de la culture judéo-chrétienne en tant qu’ensemble de valeurs religieuses. Au lieu d’une vision du Monde présentée d’un point de vue religieux, Waite opte pour une approche universelle où certains symboles judéo-chrétiens restent présents mais ne véhiculent plus de dogmes, étant plutôt abordés en tant que mythes fondateurs de l’humanité.

Pour ce faire, il engage l’artiste Pamela Colman Smith, elle aussi membre de la Golden Dawn, à qui il demande d’illustrer les soixante-dix-huit lames de son tarot. En décembre 1909, une première édition est publiée, rapidement suivie en 1910 d’une nouvelle, qui rassemble cette fois-ci le jeu et le traité qui l’accompagne. Dans ce volume intitulé The Pictorial Key to the Tarot : Being Fragments of a Secret Tradition under the Veil of Divination, Waite explique sa démarche et fait un compte-rendu de ses recherches. Ainsi, il dresse un bilan des ouvrages publiés et du travail de ceux qui l’ont précédé jusqu’alors en corrigeant les points que ses propres recherches l’ont conduit à certifier comme erronés. La plus grande partie de l’ouvrage est consacrée à la présentation détaillée du jeu et de la totalité de ses lames, à la fois sur les plans initiatique, symbolique et divinatoire.

Publié chez William Rider & Son, le jeu est alors connu sous le nom de « Rider-Waite Tarot ». Ce n’est que plus récemment que l’usage et les utilisateurs du jeu ont décidé de rendre hommage à Pamela Colman Smith et d’ajouter son patronyme à ceux de l’éditeur et de l’auteur afin de faire honneur au talent de l’artiste. C’est ainsi que l’on trouve désormais l’appellation « Rider-Waite Smith Tarot ».

 

Les principales différences entre un tarot de Marseille et un Rider-Waite Smith Tarot
Comme on peut s’y attendre d’après ce qui vient d’être évoqué, Waite n’a bien sûr pas produit de copie conforme du tarot de Marseille lorsqu’il a élaboré son propre jeu. Il y a au contraire apporté un certain nombre de modifications qu’il est important de présenter.

La structure
Si la structure générale du jeu reste la même puisque les deux supports sont des tarots (22 lames majeures + 56 lames mineures = 78 lames), leur structure interne diffère sur plusieurs points qui font l’identité culturelle et spirituelle de chacune des deux traditions dont il est ici question.

Le tarot, quelle que soit la tradition à laquelle il s’apparente, dépeint la structure du Monde, c’est-à-dire que les soixante-dix-huit lames qu’il contient évoquent la totalité des événements qui peuvent y survenir, tant sur le plan humain que sacré. Ce sont d’ailleurs ceux-ci que symbolise le découpage en arcanes majeurs et mineurs : les arcanes majeurs, constitués d’archétypes, dépeignent ce qui se passe sur le plan sacré de l’existence, tandis que les mineurs illustrent le plan humain. En d’autres termes, les vingt-deux arcanes majeurs marquent les différentes étapes du cycle initiatique de l’âme, de l’évolution de l’être, alors que les cinquante-six mineurs montrent les événements terrestres, ceux de la vie quotidienne. Sur le plan divinatoire, les lames majeures reflètent donc les éléments importants de la vie, comme par exemple les grands changements, les moments clés, ceux qui sont incontournables dans la vie du Consultant, ceux qui sont mis sur son chemin par les plans supérieurs de l’existence. Les lames mineures quant à elles décrivent l’évolution de la vie avec les quatre grandes énergies qui la régissent. Ainsi, chacune des quatre suites est associée à un élément : les Bâtons sont liés au Feu, les Coupes à l’Eau, les Épées à l’Air et les Deniers – pour le tarot de Marseille – ou les Pentacles – pour le Waite – à la Terre. Les arcanes majeurs représentent quant à eux l’esprit.

D’après ce qui vient d’être expliqué, on remarque d’ores et déjà une première grande différence entre les deux traditions, et celle-ci se situe au niveau des lames mineures : dans le tarot de Marseille, la suite rattachée à l’élément Terre s’appelle « les Deniers », tandis que la tradition Waite opte plutôt pour des Pentacles. Si dans les deux cas la suite fait référence au domaine matériel, elle n’est pas abordée de la même manière dans l’une et l’autre tradition. En effet, le tarot de Marseille met l’accent sur l’aspect financier du domaine matériel, le denier étant une pièce de monnaie, tandis qu’avec les Pentacles, le Waite ne se limite pas à l’argent mais étend le symbole relatif à cette suite à l’ensemble du domaine matériel en évoquant tout ce qui a trait à ce domaine, à savoir le travail qui permet de récolter les fruits de ce que l’on sème, les possessions matérielles, les structures (notamment familiales), et tout ce qui peut être lié à la Terre. Ceci est d’ailleurs confirmé par les illustrations qui agrémentent cette suite.

Cette remarque en amène une autre, toujours relative aux arcanes mineurs. L’une des différences majeures entre les deux types de jeux, à la fois sur les plans visuel et symbolique, se trouve dans la manière dont les mineurs sont traités : s’ils ne sont pas illustrés dans le tarot de Marseille, il n’en va pas de même dans le Waite où sur chaque lame se trouve une saynète illustrant symboliquement l’ensemble des significations qui lui sont attribuées, tant sur le plan initiatique que divinatoire.

Comparaison des mineures

Cette différence de traitement n’est pas sans conséquences sur la structure symbolique de chaque tradition et de l’utilisation que l’on fait des jeux qui s’y rattachent. Dans le tarot de Marseille, on constate une séparation nette entre le plan sacré et le plan profane (humain) puisqu’il n’y a pas de continuité visuelle entre les lames majeures et les mineures. En termes de symbolique, cela signifie que ces deux plans restent séparés et qu’ils ne s’interpénètrent pas. C’est pourquoi en pratique on a tendance autant que possible à ne pas mélanger les arcanes majeurs et mineurs pour les tirages, mais plutôt à utiliser les majeurs dans un premier temps, puis les mineurs, faisant écho à la structure visuelle du jeu. Le Waite marque au contraire une certaine continuité visuelle entre les deux plans puisque l’intégralité de ses lames est illustrée. Ceci induit l’idée non plus d’une séparation, mais bien d’une connexion entre les deux plans, qui deviennent alors indissociables. C’est pour cette raison que les lames majeures et mineures sont mélangées et utilisées ensemble lors des tirages, ce qui permet de voir lors de l’interprétation de quelle manière l’un et l’autre plan se combinent et s’entremêlent pour intervenir dans la vie du consultant.

L’autre modification importante apportée par Waite à la structure du tarot se situe au niveau de la place de deux arcanes au sein du cycle initiatique décrit par les majeurs. En effet, Waite a inversé la Force et la Justice par rapport à la place qu’elles occupent dans le Marseille, où la Justice est en VIII et la Force en XI. Les jeux de tradition Waite présentent au contraire la Force en VIII et la Justice en XI, ce qui a bien sûr un impact sur le déroulement du cycle initiatique que forme l’ensemble des lames majeures puisque l’ordre de ses différentes étapes s’en trouve altéré.

Les archétypes utilisés
Afin d’affranchir son jeu de l’identité judéo-chrétienne qui prédomine dans le tarot de Marseille et de le rendre plus universel en laissant transparaître certains principes véhiculés par la Golden Dawn, Waite décide également de revoir quelques-uns des archétypes qui composent le cycle des majeurs. Si toutes les lames majeures comportent des nuances par rapport à celles contenues dans le tarot de Marseille, certaines sont marquées visuellement par les changements voulus par l’occultiste anglo-américain et se distinguent en outre par un changement d’appellation qui, bien qu’il soit ignoré par les éditeurs francophone lors des traductions en langue française, reste très important.

Lame I. Le Bateleur - The MagicianAinsi, le Bateleur du tarot de Marseille devient le Magicien (the Magician) et, bien que la lame reste dans le même ordre général d’idée, la manière dont elle est traitée est très différente. En effet, le tarot de Marseille présente un jongleur, un démonstrateur sur la place publique. Celui-ci manipule les quatre éléments que l’on retrouve en tant que symboles des suites des lames mineures. Dans la tradition Waite, la lame I dépeint un personnage masculin en train d’effectuer un rituel de magie cérémonielle. Sur l’autel devant lui sont disposés les outils rituels, qui ne sont autres que les symboles des quatre suites mineures. Sur chacune des deux cartes, ces symboles évoquent les quatre éléments qui composent le Monde (Feu, Eau, Air, Terre), à la différence près que dans le tarot de Marseille, le Bateleur les manipule sur le plan profane tandis que le Magicien le fait en touchant au sacré. Revêtant un habit de cérémonie, il se tient devant l’autel, baguette à la main, dans une position caractéristique qui fait référence au principe hermétique selon lequel « tout ce qui est bas est comme ce qui est en haut » : le bras droit – dont la main tient la baguette – est levé vers le ciel tandis que le gauche est dirigé vers le bas, l’index pointant vers le sol. Par ce geste, le Magicien se fait le vecteur de l’énergie du plan sacré, qu’il appelle à venir agir sur le plan profane. La solennité du moment est marquée par la mise en scène et les différents éléments symboliques qui mettent en avant l’aspect rituel de la cérémonie. Les deux plans de l’existence se trouvent reliés par l’action du personnage.

Lame II. La Papesse - The High PriestessCertains archétypes ouvertement judéo-chrétiens dans le tarot de Marseille perdent cette identité dans le Waite, où ils deviennent universels ou prennent le statut de mythes. De ce point de vue, les modifications apportées aux arcanes II et V sont sans doute parmi les plus intéressantes – et les plus emblématiques – du Rider-Waite Smith tarot. La lame II du tarot de Marseille est la Papesse, en hommage à la supposée papesse Jeanne. Cette figure historico-légendaire aurait vécu au IXème siècle et aurait été élue pape en Avignon en dissimulant sa féminité. De même que la légende qui lui est attachée, l’existence de ce personnage fait débat chez les historiens et n’est pas attestée de façon unanime. C’est toutefois cette figure chrétienne qui a été retenue pour incarner la spiritualité, le savoir et la Connaissance dans le tarot de Marseille. La lame II présente donc la Papesse assise devant le voile de la Connaissance, coiffée de la tiare papale. Elle porte un manteau bleu en référence au culte marial et un livre ouvert – la Bible – est posé sur ses genoux. Dans la tradition Waite, on constate une continuité dans la dimension que prennent les archétypes puisque comme le Magicien, la figure représentée sur la lame II fait elle aussi référence au monde de la magie cérémonielle en prenant les traits de la Grande Prêtresse. Celle-ci est assise sur un siège de pierre entre les piliers du Temple de la Connaissance. Derrière elle, le Voile de la Connaissance, au-delà duquel nul ne peut aller puisqu’il garde la Connaissance et la Spiritualité et sépare le plan profane et le plan sacré. Les attributs portés par la Grande Prêtresse sont la coiffe d’Isis, qui la rattache directement au culte de cette déesse, observé par de nombreuses sociétés hermétiques et secrètes, une robe et un manteau bleus ainsi qu’une croix sur le plastron qui renvoient aux spiritualités chrétiennes, et la Torah, qui est une référence non seulement à la Connaissance universelle mais aussi au Judaïsme. Il est ainsi impossible d’associer la Grande Prêtresse à un seul et unique type de spiritualité car elle en devient le vaisseau universel. Voilà une nuance importante qu’il convient de prendre en compte lorsqu’on travaille avec un jeu de tradition Waite, car les deux figures sont très différentes dans la vision de la spiritualité qu’elles véhiculent : la Papesse fait nécessairement allusion à la spiritualité chrétienne tandis que la Grande Prêtresse est l’essence de la Spiritualité, sans la réduire à une tradition particulière.

Lame V. Le Pape - The HierophantOn retrouve quelque chose de similaire avec la lame V appelée le Pape dans le tarot de Marseille et l’Hiérophante dans le Rider-Waite Smith tarot. Comme pour la lame II, ce changement d’appellation implique de profondes différences dans ce que symbolisent les deux arcanes. Dans les deux cas, la lame montre un représentant de la religion, c’est-à-dire de la spiritualité telle qu’elle est perçue et appliquée par les hommes à l’aide de dogmes. Dans le cas du tarot de Marseille, on s’inscrit dans la continuité de ce qui a été établi avec la Papesse en montrant le Pape, qui n’est autre que son pendant masculin. Les lames II et V apparaissent donc comme complémentaires dans un monde d’identité judéo-chrétienne. Dans le Rider-Waite Smith tarot, on a affaire au même type de continuité en cela que l’Hiérophante est également le pendant masculin de la Grande Prêtresse, tant dans la place qu’il tient dans un rituel – qu’il dirige avec elle – que dans ce qu’il véhicule. Il est en effet lui aussi le représentant de la religion, non plus uniquement chrétienne comme la désigne le tarot de Marseille, mais universelle. L’Hiérophante est un maître de cérémonie, mais également un conseiller, un gardien de la morale et des dogmes, sans toutefois que ceux-ci soient identifiés comme appartenant à une religion particulière. Bien qu’il porte certains attributs tels qu’une tiare et des croix sur son manteau et ses pantoufles, il ne véhicule pas les idées chrétiennes en tant que telles.

Lame VI. L'Amoureux - The LoversSi l’on se penche sur la lame VI, il est fort intéressant de constater que c’est ici le glissement inverse qui se produit : d’une scène qui n’a – à première vue – rien de religieux dans le tarot de Marseille, on passe à une imagerie qui dépeint des personnages bibliques. Appelée l’Amoureux – mais originellement « Le Choix » – dans le tarot de Marseille, elle dépeint un jeune homme qui se tient entre deux femmes. Au-dessus de lui plane un chérubin qui, un arc et une flèche en main, ne sait dans quelle direction tirer. La raison de son hésitation est simple : le jeune homme ne sait qui choisir entre la jeune (et jolie) jeune femme et celle d’âge mûr. Le corps du damoiseau penche vers la plus jeune tandis que son visage est tourné vers la plus âgée, qui d’ailleurs le charme en posant la main sur son épaule. Selon les interprétations symboliques de cette scène, la jeune femme représente la vertu tandis que la plus âgée incarne le vice. C’est à ce niveau qu’il faut voir en filigrane une morale marquée par la culture judéo-chrétienne médiévale. Dans le Rider-Waite Smith tarot, on trouve « Les Amants » (The Lovers), qui ne sont autres… qu’Adam et Ève ! Voilà qui peut sembler curieux compte tenu de la prise de position de Waite, mais en réalité, ce qui apparaît comme étant une référence religieuse ne l’est pas : Adam et Ève, dont chacun se tient devant un arbre (un pommier autour duquel s’enroule le Serpent pour Ève et un arbre à flammes pour Adam), bénéficient de la protection de l’ange qui émerge du nuage qui flotte au-dessus d’eux. Ici, ce n’est pas la référence religieuse qu’il faut voir, mais plutôt ce couple en tant que couple primordial – et donc mythique – dans l’histoire de l’humanité. En utilisant cette image, Waite se concentre sur la portée mythique de ce couple archétypal, et non sur les conceptions religieuses qu’il pourrait véhiculer. Bien sûr, la signification de la carte s’en trouve altérée par rapport à celle qu’elle porte dans le tarot de Marseille car dans la tradition Waite, elle évoque bien les sentiments amoureux, qui se trouvent au second plan dans le tarot de Marseille.

Lame XIII. Arcane Sans Nom - DeathL’arcane XIII a lui aussi subi quelques transformations importantes d’une tradition à l’autre. Si dans le tarot de Marseille elle ne porte pas de nom et est connue en tant que l’« Arcane Sans Nom », elle s’appelle « La Mort » dans la tradition Waite. Visuellement, la lame est également très différente : le tarot de Marseille dépeint un squelette tenant une faux dans les mains qui, foulant un champ où gisent des morceaux humains (têtes, pieds, mains, os), rase tout ce qui se trouve sur son passage. Dans la tradition Rider-Waite Smith, un cavalier en armure avance au pas, panache flottant et fanion à la main. Le cavalier en question est un squelette, ce que l’on peut voir grâce à la visière de son casque relevée. Le fanion déploie une image de la rose mystique, symbole notamment de l’élévation spirituelle. Le fait que Waite décide de faire figurer un cavalier sur cette lame n’est pas anodin puisque le cheval est un animal psychopompe, c’est-à-dire capable de circuler entre le monde des vivants et celui des morts. Ceci accentue l’idée de passage et de transformation contenue dans cet arcane. La métamorphose dont il est question concerne tout le monde, comme en attestent les personnages qui se trouvent sur le chemin du cavalier. On y voit un roi tombé à terre dont la couronne a roulé sur le sol, un enfant et une femme à genoux (celle-ci détourne le regard) et un pape, qui joint les mains pour implorer la merci du squelette. Nul n’est épargné, quel que soit son âge, son sexe ou son statut social. Au loin apparaissent également les piliers du Temple que l’on a déjà observés au sujet de la Grande Prêtresse. Le cours d’eau qui se déroule à l’arrière-plan mène vers le Temple et passe entre ses piliers, derrière lesquels on aperçoit le soleil, qui rappelle l’éternel renouveau du cycle de la vie, dont la mort fait partie. On a donc à travers cette lame une vision mystique de la mort, où l’accent est mis sur l’évolution de l’esprit, la transformation et l’inévitabilité des changements d’état.

Lame XIX. Le Soleil - The SunLe Soleil subit également un traitement différent dans les deux traditions. Dans le tarot de Marseille, on y voit deux jeunes garçons – des jumeaux – jouant devant un mur au-dessus duquel trône le Soleil qui diffuse ses énergies positives, apportant joie et chaleur autour de lui. Dans le Waite, l’enfance est aussi représentée, mais à travers un jeune garçon monté sur un cheval blanc. La joie se lit sur le visage du garçonnet, qui tend les bras pour accueillir la chaleur que diffuse l’imposant soleil qui habite le ciel. Derrière le mur qui se trouve en arrière-plan poussent des tournesols, que l’on retrouve d’ailleurs dans la couronne qui coiffe l’enfant.

 

Comme le montrent ces éléments, le terme « tarot » ne désigne pas uniquement le tarot de Marseille, mais bien un type d’outil divinatoire. En effet, il existe plusieurs sortes de tarots, dont deux ont été effleurées ici. Si le tarot de Marseille reste le plus – consciemment – connu en France, il n’est cependant pas le plus répandu puisque la plupart des jeux créés de nos jours appartiennent à la tradition Waite. Ce fait reste cependant peu connu du public, notamment en raison du manque de cohérence entre les cartes et leurs appellations dans les traductions françaises qui en sont faites. En effet, les éditeurs ne tiennent pas compte des particularités de cette tradition, ce qui mène souvent à une grande confusion de la part des utilisateurs, qui vont parfois jusqu’à penser que leur jeu est erroné.

Je n’ai repris ici que les principales différences qui permettent d’identifier l’une et l’autre tradition afin d’aider le lecteur dans sa démarche et dans son choix de support. Il sera ainsi plus libre quant aux multiples jeux qu’il trouvera sur le marché, car l’un des traits distinctifs de la tradition Waite étant de présenter un jeu totalement illustré, les réécritures possibles sont infinies en termes d’esthétique et de thématique, ce que de nombreux artistes et créateurs ont exploité avec succès. On trouvera alors des jeux abordant des thématiques mythologiques, culturelles, littéraires, ou encore mettant en scène des animaux, tout en reprenant le langage symbolique de lu Waite d’origine pour le réinterpréter visuellement et l’intégrer à l’univers dans lequel ils placent leur approche du jeu. De cette manière, apprendre à se servir du jeu original ouvre une infinité de possibilités quant à l’utilisation de jeux thématiques ou artistiques par la suite !

 

En résumé

PRINCIPALES DISTINCTIONS ENTRE UN TAROT DE MARSEILLE ET UN WAITE

Tarot de Marseille

Rider-Waite Smith Tarot 

  •  Justice en VIII, Force en XI ;
  • Force en VIII, Justice en XI ; 
  • présence d'archétypes religieux (Papesse, Pape, etc.) ;
  • absence d'archétypes religieux (ils deviennent des figures areligieuses) ; 
  • la lame I représente un Jongleur et s'appelle le Bateleur ; 
  • la lame I s'appelle le Magicien et représente un homme en train d'effectuer un rituel de magie cérémonielle ; 
  • la lame VI s'appelle l'Amoureux et présente un damoiseau hésitant entre deux femmes ; 
  • la lame VI s'appelle les Amants (the Lovers) et dépeint un couple amoureux ;
  • la lame XIII n'est pas nommée et est traditionnellement appelée « Arcane Sans Nom » ; 
  • la lame XIII est nommée et s'appelle « la Mort » ; 
  • le Soleil (lame XIX) dépeint deux jeunes garçons ; 
  • le Soleil (lame XIX) montre un enfant monté sur un cheval blanc ; 
  • les arcanes mineurs, exceptés ceux de la cour royale, ne sont pas illustrés et dépeignent uniquement le nombre de Bâtons, Coupes, Épées et Deniers de la lame.
  • la totalité des arcanes mineurs, y compris les numéraires, est illustrée par des saynètes représentant symboliquement les significations de chaque lame. 

 

Note : les images des cartes du Rider-Waite Smith Tarot apparaissent ici avec l'aimable permission de U.S. Games Systems, Inc. / All pictures from the Rider-Waite Smith Tarot are used with permission of U.S. Games Systems, Inc.

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 31 décembre 2014. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)

Coffret

Rachel Pollack, le "tarot de Marseille"... et les éditions Trédaniel!

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

CoffretCet article n'est pas une présentation de jeu, pas plus qu'il ne salue l'initiative d'une maison d'édition, bien au contraire. Mieux vaut prévenir d'emblée : il s'agit d'une mise en garde. Lecteurs, attendez-vous donc dans les lignes qui suivent à trouver ma (très) mauvaise humeur, qui se traduit parfois par un discours cinglant. Vous voilà prévenus !

Je tiens à attirer ici l'attention sur la parution d'un coffret (cartes + livre) tout à fait honteux, tant le travail de l'éditeur relève de l'amateurisme. L'autre jour, une amie m'a signalé avoir vu dans la boutique de l'éditeur un coffret pour le moins incohérent. Voulant en savoir plus et pourquoi pas avoir accès au contenu de la chose, je me rendis à mon tour là-bas, et quelle ne fut pas mon incompréhension lorsque je découvris que la chose défie l'entendement et le bon sens le plus élémentaire !

En effet, la maison d'édition Trédaniel vient de sortir (chez eux, car d'après Amazon la parution de la chose est prévue pour mai 2014) un coffret, très joli esthétiquement parlant, intitulé Le Tarot de Marseille. La boîte contient un livre rédigé par l'admirable Rachel Pollack, internationalement reconnue dans le monde du tarot comme étant l'une des meilleures spécialistes, ainsi qu'un jeu de cartes. C'est là que la profonde déception – oserais-je dire la colère ? – intervient. Si le tout semble alléchant de prime abord, la réalité est tout autre ! Qui connaît vaguement les travaux de Rachel Pollack trouvera d'abord étrange de la voir écrire sur le tarot de Marseille, elle à qui l'on doit une belle série d'ouvrages sur... le Rider-Waite Smith tarot ! Mais nul besoin d'aller si loin dans la réflexion puisque l'habillage graphique du coffret traduit lui-même l'énorme bourde de l'éditeur : sur la boîte figurent bel et bien des cartes provenant du Rider-Waite Smith tarot, et non du tarot de Marseille comme annoncé par le titre ! D'emblée, on trompe le client sur le contenu...

Si les aberrations s'arrêtaient là, on pourrait accorder le bénéfice du doute à la maison d'édition et penser à une méprise... mais pas du tout ! Une fois le coffret ouvert (les exemplaires de démonstration sont très pratiques !), un rapide examen du jeu de cartes fourni confirme la crainte qui planait jusqu'alors : le jeu est bien le Rider-Waite Smith tarot original, mais l'édition présentée ici est la traduction d'AGMÜller qui, on le sait, est erronée ! Et encore un mauvais point pour l'éditeur ! Non seulement cette traduction – la seule existant sur le marché français – ne transcrit pas les multiples différences séparant le Waite du Marseille, mais en outre elle fait un mélange incohérent entre certaines appellations des lames : pourquoi ne pas admettre que dans le système Waite, il n'y a pas de Papesse mais une Grande Prêtresse, pas plus qu'il n'y a de Pape mais un Hiérophante, etc., d'une part, mais traduire « the Tower » (arcane XVI) par « la Tour » et ne pas aller au bout du copier-coller avec le Marseille ? Le jeu tel qu'il est publié en France, que ce soit dans ce coffret ou en dehors, n'est pas conforme à la tradition Waite, qui se démarque du tarot de Marseille par des symboles marquant une différence sans équivoque par rapport à son cousin français ! Il est tout simplement scandaleux que des éditeurs soi-disant spécialisés en ésotérismes ne tiennent pas compte de ces divergences fondamentales alors qu'ils en ont tout à fait conscience !

Quant au livre, il est lui aussi très révélateur. Loin de moi l'intention de remettre en question l'expertise de Rachel Pollack, bien au contraire. En revanche, nul besoin de s'interroger longtemps sur la méticulosité ou l'honnêteté intellectuelle de l'éditeur. L'ouvrage contenu dans le coffret est intitulé Tarot dans la version originale du coffret, publiée en allemand. La version originale du produit, elle, ne trahit ni le travail de Rachel Pollack ni la nature du jeu. L'édition française, en plus de mentir sur le contenu, porte préjudice aux écrits de l'auteur. D'abord par une traduction pauvre, qui montre de manière flagrante que l'on n'a pas pris la peine de tenir compte des particularités de la tradition ésotérique dont il est question, mais aussi en essayant de faire croire à l'acheteur que ce qu'il lit s'applique au tarot de Marseille alors qu'il n'en est rien !

Vous l'aurez compris, ce coffret – dans son édition française – n'est autre qu'un tissu d'âneries à cause de la négligence (ou du manque d'honnêteté intellectuelle ?) de l'éditeur, qui n'hésite pas à mentir sur son contenu et qui a produit un travail fort peu scrupuleux. Au risque de me répéter, je précise à nouveau que je ne remets nullement en cause le travail remarquable de Rachel Pollack. Ici, elle est plus victime qu'autre chose, d'une mauvaise utilisation de ses écrits.

Il est tout simplement honteux de trouver pareil coffret. Comme (trop) souvent, le monde de l'édition ésotérique n'hésite pas à prendre les gens pour des imbéciles qui, par crédulité, vont gober tout ce qu'on leur mettra sous la dent sans broncher, pour peu que l'emballage soit séduisant ! Pourquoi ne pas appeler un chat un chat et s'entourer de personnes compétentes, qui connaissent ces traditions, pour faire les choses bien ? Par peur que les acheteurs soient « perdus » ? À force de prendre les gens pour plus bêtes qu'ils ne sont, on finit soi-même par passer pour le fumiste que l'on croit déceler en ses cibles !

Inutile de dire que je ne recommande en rien l'achat de ce « machin », même pour quelqu'un qui souhaiterait découvrir le Waite. En effet, cela reviendrait à encourager les éditeurs à continuer dans cette voie et à récidiver ! Par ailleurs, je ne supporte pas que l'on manque ainsi de respect à un auteur fort compétente et qu'on la fasse mentir !

Lorsqu'on voit comment fonctionne l'édition spécialisée en ésotérisme en France, on ne se demande plus pourquoi les personnes vraiment intéressées par certains domaines (ré)apprennent l'anglais pour aller se fournir outre-Manche et outre-Atlantique !

 

N.B. : le visuel présenté ci-dessus est celui du coffret allemand, paru en 2011. L'éditeur français a reproduit le même objet. Seuls le titre et la langue changent.

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 13 janvier 2014. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)

Le cycle des arcanes majeurs dans le tarot de Marseille

Article rédigé par mes soins. Reproduction interdite.

 

Dans l’apprentissage du tarot de Marseille, il est certes important d’apprendre la signification de chaque lame, mais il est avant tout capital de comprendre comment fonctionne l’outil que l’on utilise. On a déjà vu ailleurs que celui-ci obéissait à une structure bien déterminée qui reprenait l’ordre du Monde. Afin de mieux comprendre cette construction particulière, il convient d’examiner le cycle des arcanes majeurs et de mettre en relief ses différentes phases. Cette démarche permet non seulement d’avoir une vision d’ensemble des lames majeures du tarot, mais elle facilite également les liens entre les cartes et leurs différentes significations lors de tirages.

Les étapes du cycle sont au nombre de quatre et représentent le chemin parcouru par le Mat au cours de son existence. Elles racontent donc son histoire au sein du Monde, de la « naissance » à son épanouissement total sur tous les plans.

N.B. : les rôles attribués aux arcanes majeurs dans le cycle tel qu’il est présenté ici ne donne en aucune façon des indications complètes quant aux significations divinatoires des majeurs. Ils sont envisagés sur le plan symbolique et initiatique au sein de l’évolution d’une figure.

 

Le Mat, pèlerin du tarot de Marseille
Le personnage qui parcourt le chemin de l’existence tel qu’il est représenté par ce cycle est le Mat. Seul arcane à ne pas porter de numéro, il se situe en quelque sorte en dehors du cycle puisqu’il est mobile et en traverse toutes les étapes. Au début du périple, il est en position 0, qui marque la mise en route de l’aventure et met en exergue sa mobilité. Son balluchon et son bâton sont ses principaux attributs. Ils indiquent un personnage en partance pour un long voyage pédestre. On peut y voir un nouveau départ. Cela dit, le Mat est marqué par son inexpérience et son insouciance, visibles à travers son costume de bouffon. Cette figure est en route vers la maturité, vers l’apprentissage de la vie et l’acquisition de la connaissance du Monde, et c’est son évolution que l’on suit grâce aux arcanes majeurs.

 

La première étape est celle des découvertes et des commencements
Le voyage commence avec le Bateleur (I) qui ouvre à la créativité tant matérielle que spirituelle. Grâce à lui, le Mat découvre qu’il peut agir sur la matière, qu’il peut faire passer ses idées du domaine abstrait au concret. On rencontre ensuite la Papesse (II), dont les attributs principaux sont le livre et le voile. Cette lame évoque la connaissance sous tous ses aspects. Le livre fait référence à la l’étude et l’apprentissage, et le voile est celui de la connaissance cachée et de l’intuition. Elle ouvre donc l’esprit du Mat, qui est désormais fort de ces acquis. L’Impératrice (III) symbolise l’abondance et la fertilité (donc la mère), tandis que l’Empereur (IIII) est l’autorité et la stabilité (le père). C’est un meneur qui trouve les solutions aux problèmes, celui à qui l’on peut se fier. Vient ensuite le Pape (V), qui d’un côté porte en lui le poids de la tradition, du moule dans lequel il convient de se fondre. D’autre part, il a une portée spirituelle évidente et peut endosser un rôle de sage conseiller ou de protecteur.

On remarque qu’au cours de cette première étape, le Mat ne rencontre que des figures qui représentent une forme d’autorité et d’éducation : la transcription d’idées abstraites en concepts matériels, l’expression (le Bateleur), l’instruction (Papesse), la mère (l’Impératrice), le père (l’Empereur), ainsi qu’une éducation morale et spirituelle (le Pape). En d’autres termes, cette étape constitue l’« enfance du Mat », puisque celui-ci acquiert les principes qui vont l’aider à faire ses choix et guider ses pas sur les chemins de l’existence.

 

La deuxième étape, celle des hésitations et des choix
Elle commence par l’Amoureux (VI), qui est l’arcane du choix et de l’hésitation par excellence. Celui-ci indique les périodes de doutes et de remises en question des principes acquis précédemment. Le Mat est mis à l’épreuve, tiraillé entre plusieurs possibilités, et doit se servir de son discernement pour prendre les bonnes décisions. Ceci ne se fait pas sans lutter, comme le montre le Chariot (VII). Celui-ci est l’adversité dans toute son ampleur : rien ne s’obtient sans efforts (parfois acharnés) et si le combat est justifié, il se solde par un succès. Dans tous les cas, l’issue est juste, comme l’indique la Justice (VIII). Après le combat et ses leçons vient la prise de recul avec l’Hermite (VIIII). Celui-ci prône le retrait et favorise l’assimilation des leçons récemment apprises et la réflexion. Cette période de solitude est marquée à la fois par les préoccupations matérielles et spirituelles, comme notamment la quête intérieure. Elle apporte une certaine sagesse qui permet au Mat de reprendre la route. Il découvre alors grâce à la Roue de la Fortune (X) que l’existence comporte aussi une part de chance. On remarque d’ailleurs que la Roue de la Fortune porte le numéro X et se situe quasiment à la moitié du chemin dans le cycle des majeurs. Elle constitue ainsi une forme de charnière dans le parcours du Mat, lui rappelant que si parfois la chance est avec lui, elle peut également l’abandonner sans crier gare. Cette deuxième étape s’achève avec la Force (XI), qui en quelque sorte la résume, car elle est la somme de ce qui a été acquis lors de cette phase. En effet, elle symbolise l’humilité, qui est la principale leçon apprise par le Mat au cours de cette partie du cycle. Afin de poursuivre son parcours, le pèlerin doit savoir faire preuve de force certes, mais il doit la doser convenablement. Cette force peut être physique, morale ou spirituelle. Cela dit, il ne doit pas en abuser, car à l’excès elle mènerait à l’arrogance, l’orgueil et la condescendance. En revanche, en manquer revient à se laisser dominer par ses peurs, à manquer de courage et à un refus d’affronter les épreuves rencontrées.

N.B. : dans la tradition Rider-Waite Smith, la Justice et la Force sont interverties, ce qui modifie bien évidemment le sens de cette phase. En effet, après avoir triomphé des adversités de toutes sortes incarnées par le Chariot, la tradition Waite considère que l’on acquiert la Force (qui porte alors le numéro VIII) à la fois physique et morale. Viennent ensuite le retrait (l’Ermite) et la quête intérieure. La Roue indique la reprise du mouvement mais représente aussi le fait parfois difficile à accepter que l’on ne puisse pas toujours contrôler les événements. La Justice (XI) clôt cette deuxième étape, montrant qu’au terme de celle-ci le Mat, fort de ses expériences, est désormais apte à peser le pour et le contre et de faire la part des choses. Ceci lui permet d’aborder la suite de son voyage avec discernement.

 

La troisième étape est celle des épreuves
La première vient avec le Pendu (XII), qui incarne les blocages, l’impossibilité d’avancer, l’absence de progrès, le fait d’être retenu, retardé. Il représente aussi le sacrifice et le don de soi. Sur le plan spirituel, il est aussi le don de prophétie. La remise en route après cet arrêt forcé se fait à travers l’Arcane Sans Nom (XIII), qui représente la nécessité d’un changement radical (et parfois brutal), d’une transformation qu’’il est indispensable d’endurer. C’est un nouveau départ, une renaissance, un lâcher prise salutaire. La reconstruction se fait à travers la Tempérance (XIIII), qui enseigne au Mat la patience, la force d’adaptation et la nécessité d’équilibrer les énergies qui le gouvernent. Cette forme d’autodiscipline lui permet de ne pas se laisser dominer par ses émotions, mais au contraire de peser les différentes options qui s’offrent à lui avant de prendre parti. C’est la maîtrise de soi et la capacité à prendre du recul. Elle permet de passer l’épreuve suivante. Le Diable (XV), qui symbolise en effet la tentation, les addictions en tous genres, l’aliénation aux instincts et aux désirs, le fait d’être dépendant du matériel. La notion de dépendance est représentée par les chaînes qui retiennent les prisonniers du Diable. Ainsi fragilisé, le Mat risque d’être déstabilisé et se trouve en proie à des situations inattendues, comme le montre la Maison-Dieu (XVI). Ce sont les accidents, les surprises, mais cet arcane fait aussi ressortir l’état de fragilité (émotionnelle ou autre) dans lequel se trouvent le Mat et ses projets. Dans tous les cas, on est confronté à quelque de surprenant et de violent. Seule l’expérience acquise au cours du voyage permettra d’y faire face.

Il est intéressant de noter que la Maison-Dieu constitue la transition entre la troisième et la quatrième étape du cycle. Elle porte ainsi le pèlerin sur un autre plan : après avoir appris les leçons du monde terrestre et avoir fait face à ses épreuves, il peut désormais atteindre le monde spirituel, et ce passage peut se faire de façon inattendue, voire même avec une certaine violence.

 

La quatrième et dernière étape est celle de l’élévation spirituelle et de l’épanouissement du Mat au sein du Monde
Elle débute avec l’Étoile (XVII), qui indique la réalisation des rêves comme « récompense » à la traversée des épreuves. Elle est aussi l’espoir et la foi. Le Mat, affranchi des considérations terrestres, peut donc accéder au domaine céleste. La Lune (XVIII) est le développement de l’imagination, des capacités psychiques (voire médiumniques), mais elle incarne aussi l’illusion. En effet, elle régit les marées, et donc l’eau, qui est l’élément de l’inconstance par excellence. La Lune se révèle alors versatile, rappelant que les apparences sont parfois trompeuses. Il faut donc se méfier et ne pas se laisser bercer d’illusions. Si l’énergie de la Lune est féminine et obscure, celle du Soleil (XVIIII) est masculine et rayonnante. L’astre réchauffe, apporte la joie et un dénouement heureux à toutes les situations. Vient alors l’heure de l’éveil avec le Jugement (XX), qui permet de s’ouvrir à des choses que jusqu’alors le Mat ne pouvait voir. C’est en quelque sorte l’illumination que cherchent les sages, l’ouverture et la connaissance spirituelles par excellence. On accède à un état de conscience supérieur. Cette élévation spirituelle mène le pèlerin à s’accorder pleinement à l’univers dans lequel il vit. Ainsi, le cycle s’achève avec le Monde (XXI), qui indique que le but suprême a été atteint et que le Mat a pris la place qui lui revient au sein de l’univers. Il s’agit d’un passage vers un état supérieur où l’on se trouve en harmonie totale avec le Monde sur tous les plans : les leçons ont été apprises et l’on est capable de triompher dans tous les domaines grâce à l’expérience acquise au cours du voyage. Ce dernier arcane correspond à la libération de toutes les contraintes : le Mat a pleinement conscience de ce qu’il est.

Le Mat arrive donc au terme de son voyage initiatique d’origine certes, mais il se situe également au début d’une nouvelle aventure, d’où la structure circulaire du cycle des majeurs où la fin marque aussi un nouveau commencement. C’est pourquoi le Mat, qui occupe la position 0 en début de parcourt, se voit attribuer la position XXII lorsqu’il termine son périple. Ceci accentue d’autant plus la circularité de la suite des majeurs et le fait qu’il soit à part et mobile parmi eux. Le Monde ne marque ainsi pas un véritable terme, mais plutôt la possibilité de poursuivre son évolution à un autre niveau.

 

Pourquoi ranger les lames majeures dans l’ordre après utilisation ?
Je recommande ailleurs de remettre les cartes dans l’ordre avant de les ranger. Ce geste correspond à reconstituer le cycle des majeurs et donc l’ordre du Monde représenté par le tarot. Laisser les cartes telles qu’elles sont en fin de consultation et les ranger ainsi dans leur boîte revient à conserver le « chaos » créé par le consultant lorsqu’il a brassé les lames. Ce « chaos » est propre au consultant car il dépeint l’environnement dans lequel il évolue, mais n’est pas représentatif de l’ordre du Monde au sens universel.

Je remets systématiquement les lames (de tarot ou d’un oracle) dans l’ordre à la fin de toute consultation. Il me semble effectivement important que le consultant chamboule l’ordre du Monde universel et reconstitue sa situation personnelle par le biais du brassage. Le tarot a pour moi une structure bien particulière qu’il convient de respecter lors de sa manipulation.

 

 

(© Morrigann Moonshadow, le 31 janvier 2011. Reproduction partielle ou totale strictement interdite.)